Pour une science de l’intériorité

« Or Ahriman s’est approprié l’intellectualité en un temps où il ne pouvait pas l’intérioriser en lui. Elle est demeurée en son être une force qui n’a rien à faire avec le coeur et l’âme. C’est sous forme d’impulsion cosmique froide, glacée et sans âme que l’intellectualité jaillit d’Ahriman. Et les hommes qui sont saisis par cette impulsion élaborent une logique qui, d’une manière impitoyable et sans amour, semble parler pour elle-même – en vérité c’est précisément Ahriman qui parle en elle – une logique où ne se montre rien qui soit pour l’être humain un lien juste, profond et partant du fond du coeur et de l’âme avec ce qu’il pense, dit et fait. »

Rudolf Steiner, Les lignes directrices de l’anthroposophie (GA 26)

Le monde tel qu’on se le représente aujourd’hui est souvent épuisé tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Il est exsangue de signification. Les théories scientifiques, économiques et sociales se révèlent de plus en plus incapables à fonder ou à découvrir un sens à l’existence humaine ainsi qu’à l’Histoire dans laquelle nous désirons instinctivement nous inscrire. L’action politique réformatrice qui veut se poser comme un combat pour la mise en oeuvre de ce sens doit donc se contenter de le postuler ou de le poursuivre comme on cherche un souvenir d’enfance qu’on est certain de posséder mais qui se dérobe sans cesse à notre investigation. Le but visé de nos combats reste vague et indéterminé. Nous nous le désignons donc avec les termes les plus nobles pour tenter, autant qu’il est possible, de lui conférer de la crédibilité : nous voulons universaliser l’effectivité des droits inaliénables et sacrés de l’homme. Cette même tradition culturelle qui définit les principes de la science pour s’approprier la connaissance du monde échoue finalement à retrouver le plus essentiel, c’est-à-dire le pourquoi des choses qu’elle veut connaître. Nous consacrons notre existence à la découverte du monde, mais notre esprit de conquistador de la science échoue lorsqu’il tente de justifier sa démarche dans une perspective humaine, c’est-à-dire concrète(1).

Cet échec épistémologique est une tache noire dans l’héritage de nos grands idéaux humanistes européens. Au lieu de tirer les conséquences de cet échec en rejetant ces idéaux qui restent transcendants malgré nos efforts, nous sentons que nous avons l’obligation morale de préférer la résignation qui consiste à nous cantonner à ce sens dont nous pouvons deviner la matière sans pouvoir en tracer les contours. Ainsi, nous affichons une détermination à faire respecter les « droits de l’homme » qui permettront à l’humanité d’aller vers le « bonheur collectif », et « l’épanouissement individuel ». Mais malgré tout ce qu’on en dit de bon, le sens de ce combat découle de notre confiance instinctive en ce but qui se fonde dans un sentiment indéterminé qui échappe à notre raisonnement.

Les modèles politiques, économiques et sociaux qui découlent de cette résignation épistémologique ont tous montré leur incapacité à projeter l’homme dans un monde où ce but vague pourrait devenir effectif, et dont la validité pourrait par ce fait même être validée de facto. Depuis trop longtemps, les solutions économiques proposées ne sont en fait que des variations plus ou moins fortes entre l’idéologie qui affirme que la solution réside dans le laisser-faire, et l’autre dans l’interventionnisme étatique. En politique, cette histoire des idées pourrait se résumer dans une variation subtile entre démocratie (pouvoir de tous) et aristocratie (pouvoir de l’élite). Mais les puissants restent méchants et les faibles dans le besoin. Le compromis théorique se mue en compromis pratique.

Face à cette situation, une porte de sortie est proposée par le nihilisme, c’est-à-dire par le refus de considérer un quelconque progrès comme possible, et plus largement postuler l’absence de sens pour contrer le sentiment vague qui semble nous assurer son existence. Cette solution est celle de celui qui transforme l’échec en victoire sur lui-même. L’autre solution, celle de celui qui refuse de se laisser abattre, existe aussi. Elle n’est pas plus courageuse, mais elle est tournée vers l’humain. Elle consiste à reconsidérer le monde auquel nous avons accès afin d’y trouver la porte qui mène à ce que nous cherchons désespérément.

Il ne pourrait être question ici de prétendre à répondre à ce problème essentiel posé par le sombre XXᵉ siècle, héritier parricide des Lumières. On se contentera d’une remarque, à mon sens une piste essentielle pour aller vers un dépassement de cette dualité, pensée par Bachelard comme le non-recoupement du « monde où l’on pense » et du « monde où l’on vit »(2). Parce qu’au fond, le monde que l’on accepte de penser est bien souvent le monde qui est extérieur à nous-même, le monde objectif. Le scientifique de la nature s’intéresse à la nature qui est dans une certaine mesure naturellement extérieure à l’homme. Seulement, pour s’intéresser à la société en tant que sociologue, aux émotions avec la science cognitive et à l’âme en tant que psychologue, il extériorise ce qui est intérieur, c’est-à-dire qu’il considère les valeurs de la société comme des objets et non comme un vécu, qu’il voit les émotions comme des réactions cérébrales en niant leur caractère proprement émotionnel, et qu’il gomme l’essence de la psyché qui est précisément d’être et d’être uniquement du vécu pour la considérer comme un objet dont on pourrait percer les mystères de la même façon que l’on analyse un liquide avec les outils de la chimie. Il ne s’agit bien sûr en aucun cas de refuser cette approche scientifique extériorisée dont on ne peut que reconnaître les mérites et louer les avancées. Mais on peut aussi constater que cette approche extérieure est partielle car elle ne donne pas accès au sens. Parce que le sens est et ne peut qu’être intérieur. Jamais la science ne pourra trouver un sens à quoi que ce soit si elle se cantonne à son point de vue extérieur. Jamais elle ne pourra entièrement fonder sa démarche dans le monde humain si elle refuse de prendre pour objet le vécu intérieur.

Jonas Lismont

1Raymond Aron évoque cet échec dans son cours inaugural au Collège de France, à propos de la situation du sociologue, et plus largement du scientifique : « La dualité de la vie et de la pensée marque-t-elle la conclusion fatale du postulat d’objectivité ? En vérité, chacun de nous s’efforce à sa manière de la surmonter. […] Léon Brunschvicg voulait que le moraliste prît pour exemple et pour modèle l’attitude du savant, détaché de lui-même, soumis à l’expérience et aux raisons, effaçant son moi pour s’ouvrir à la vérité. Certes, mais quel savant se conduit en savant dès qu’il quitte son laboratoire ou se mêle aux débats du forum ? Au reste, comment le pourrait-il ? Ni les résultats ni l’inspiration de la recherche scientifique ne nous ordonnent la compassion pour les malheureux, le respect des faibles, la reconnaissance de la dignité de ceux qui ne s’élèveront jamais au-dessus des ténèbres. Tout se passe, dans la biosphère, comme si les individus ne comptaient guère. Aucune espèce ne connaît l’équivalent du projet socialiste — maîtrise de l’humanité sur son propre destin, égalité effective entre les hommes, tous participant au trésor commun, à l’oeuvre collective ». (La condition historique du sociologue, Gallimard 1971 pp. 52-53)

2Cité par Aron, op. cité pp. 49-50