La rencontre sur le thème « L’âme face aux crises » s’est déroulée du 27 décembre 2016 au 1er janvier 2017 au Foyer Michaël, co-organisée par l’association Carminem et la Fondation Paul Coroze. Cinquante-six personnes ont partagé quelques jours pour s’interroger sur ce thème, mais aussi pour pratiquer des activités artistiques et se rencontrer, tout simplement. Rédigé par un participant, ce texte revient sur le cheminement commun durant ces quelques jours, à partir de cette question : comment l’âme peut-elle actuellement se lier aux crises du monde ?

Si l’on s’interroge, à notre époque où les crises dans le monde peuvent nous dépasser par leur complexité et leur envergure, sur notre place et notre rôle à jouer en tant qu’individu, on peut être tenté d’adopter des attitudes telles que la résignation, l’incompréhension, la diabolisation ou bien encore de se laisser porter par la pensée dominante. Certains essayeront, face à des événements qui les indignent ou les révoltent, de réagir par le biais de l’action directe, ou chercheront à faire changer le système de l’intérieur, espérant trouver le bouton qui fera prendre à la grande machine une meilleur direction. Mais si l’on se limite à réagir aux faits extérieurs, comme aux symptômes de l’humanité qui évolue, on en oublie que leurs causes premières reposent en nous, et que c’est en explorant ce qui se passe dans notre vie intérieure, que l’on trouvera des pistes pour un changement plus profond et durable. Ainsi on est invités à voir l’Histoire, non pas comme une succession d’événements extérieurs régis par des lois de cause à effet, mais comme le reflet dans le monde du développement de l’Homme dans le temps au travers de la vie de la pensée, le penser formant le fondement de la nature de l’Homme et de la connaissance.

Les médias peuvent prétendre donner une représentation purement factuelle et objective de ce qui se passe dans le monde, mais ils ignorent par là même, qu’ils se servent de la pensée pour mettre des mots et des concepts sur les événements relatés. Tout comme la science, qui ne peut exister uniquement en se basant sur l’observation pure, mais qui consiste bien plus à produire des représentations du monde au point de rencontre entre pensée et perception, notre connaissance et compréhension du monde actuel émerge à ce point de contact et va d’autant plus en profondeur, que la vie intérieure et la perception seront travaillées pour devenir plus pures, et notre faculté à relier les deux cultivée.

Lorsque l’on met en lien ce qui se passe dans le monde actuellement avec la vie de l’âme, on peut remarquer que sont à l’œuvre des forces puissantes de destruction, une animalisation de l’âme ou une désagrégation psychique. Au niveau de la pensée, cela se traduit par le reniement de l’activité du penser et son utilisation dans des buts égoïstes, l’appauvrissement du langage, le manque d’intérêt pour l’humain et la Nature. Dans le sentiment, cela se montre dans l’absence de compassion, l’égoïsme, des états émotionnels pauvres dans une culture de masse, une désensibilisation au beau au profit d’émotions fortes et immédiates. Dans la volonté, on peut voir une hyper-sexualisation jusque dans la publicité et l’essor de la pornographie, l’augmentation d’une violence motivée par une rage destructrice dépourvue de sens dans les attentats qui se multiplient, l’indifférence grandissante.

Un premier pas face à cet état des lieux et pour en changer, consiste à reconnaître et accepter ce foyer de destruction qui est en nous, à le travailler en transformant les forces qui s’y déploient, à leur trouver dans la communication et dans la créativité une forme d’expression constructive. Une force qui trouve son terrain de jeu dans ce foyer de destruction est la peur. Celle-ci s’observe, à l’échelle individuelle et jusque dans les conflits qui font l’actualité : peur de manquer (de ressources), peur de disparaître face à l’autre qui nous écrase, peur de perdre le contrôle ou le pouvoir, peur de l’insécurité. Face à ces peurs qui peuvent inhiber ou altérer l’action, chacun est invité à développer la foi dans l’aide du spirituel, lui venant de l’intérieur, et notamment en développant la confiance dans la vie de la pensée pour faire face aux situations difficiles.

Un deuxième pas consiste à cultiver à côté de ce foyer de destruction qui ne saurait disparaître, un foyer spirituel, dans lequel chacun développe certaines forces de l’âme. Dans le penser, on peut chercher le vrai, développer la foi, cette force qui se fonde, non pas sur la croyance dans des choses obscures que nous ne savons pas percer à jour ou sur un dogme religieux, mais sur une certitude intérieure, une connaissance qui nous vient lorsque quelque chose s’éclaire et devient évident, force qui croit en laissant grandir l’intérêt porté à ce que l’on rencontre. Au niveau du sentiment, face à l’égoïsme et à l’assèchement intérieur, nous pouvons cultiver la force de compassion ou d’amour. En soignant les moments de beau, lorsque notre part d’idéal vient à la rencontre du monde sensible dans l’art par exemple, lorsque l’on vient donner de la forme à la vie, alors on contribue à la santé de l’âme. Chacun est en mesure de cultiver une vie de sentiment riche qui va en s’affinant. Enfin dans la volonté se trouve la force d’espérance, qui consiste à croire en un sens des choses, même si elles ne se déroulent pas de manière favorable. Face à la violence environnante, chacun peut choisir d’adopter une attitude bienveillante envers l’autre, envers le vivant et envers soi-même.

Au niveau de la vie de l’âme se laissent observer deux grands mouvements : l’un tendant vers l’individualisation avec comme extrême le matérialisme et le capitalisme, l’autre vers le spirituel et le collectivisme avec souvent un retour à des pratiques ancestrales telles le chamanisme ou la médecine chinoise. On peut dire que ces tendances s’incarnent pour l’individualisme de façon plus marquante dans les USA et l’Europe de l’Ouest, et dans les pays d’Orient comme la Chine et l’Inde pour une forme de société davantage tournée vers la communauté. Un mouvement général va dans le sens d’un individualisme grandissant avec un rayonnement des USA de plus en plus fort. Cette façon d’appréhender le monde peut aider à saisir les enjeux des conflits situés au Moyen-Orient, dans des pays de collision ou de tiraillement de ces deux mouvements tels la Syrie, l’Ukraine ou la Palestine. On observe cependant, au niveau individuel et géopolitique, dans des gestes tendant à rapprocher l’Europe de l’Asie et de la Russie ou au travers du développement de l’altermondialisme par exemples, une volonté d’unir ces deux courants dans une « spiritualité de l’individu », dans la réunion de la pensée et de la perception, dans une spiritualité trouvant son fondement dans l’homme et non plus dans un Dieu extérieur.

Prendre la crise en soi et s’efforcer de pénétrer le penser de volonté nous amène à une nouvelle compréhension du monde, provoquant la création d’images, de concepts vivants, au travers desquels on atteint un nouveau degré de connaissance. Ainsi, la recherche d’une spiritualité fondée  sur l’individu et relevant d’une culture de la pensée et de l’intériorité, la transformation au niveau de la vie de l’âme peuvent être vus comme une réponse directe aux conflits actuels, et se développer, en partant d’un travail individuel, teintant nos gestes et nos actions, jusque dans la culture d’espaces communs chaleureux et cristallins, terreau d’un développement plus humain.

David Richardoz